20/09/2017

Extrémisme violent et Développement

(texte établi par le Centre pour l'Intégration Méditerranéenne (CMI), "...plate-forme multi-partenaires où les agences de développement, les gouvernements, les autorités locales et la société civile de la Méditerranée se réunissent pour échanger des connaissances, discuter des politiques publiques et identifier les solutions nécessaires pour relever les principaux défis auxquels sont confrontés La région méditerranéenne."

(cliquer là pour obtenir le texte complet)

EXTRAITS

Le terme de « radicalisation » est apparu avec force dans le champ politique et médiatique depuis le 11 septembre 2001 aux États-Unis puis en Europe après les attaques terroristes de 2004 (Espagne), 2005 (Royaume-Uni), 2012, 2013 et 2015 (France) et 2016 (Belgique). Les organisations internationales utilisent aussi l’expression d’ « extrémisme violent » (car on peut se radicaliser sans passer à la violence). Ce document adopte la définition la plus répandue qui consiste à associer une idéologie extrémiste à l’action violente.
L’extrémisme violent n’est pas un phénomène nouveau ni propre à une région ou à une croyance. Mais face à l’émergence de nouveaux groupes plus violents et de nouveaux moyens de recrutement en Méditerranée, ce travail s’intéresse aux origines et causes de la radicalisation au Sud et au Nord de cette région.
1. COMPRENDRE L’EXTREMISME VIOLENT : ORIGINES ET CAUSES
L'attitude croissante de défense et d’affirmation de l’Islam, initiée au XIXème siècle, a été exacerbée par les indépendances et les Révolutions arabes qui ont provoqué des évolutions marquantes dans les sociétés du Sud de la Méditerranée :
             […]
Les causes de l’engagement dans les filières djihadistes sont de trois types :
1. identitaires ; 

2. sociales, économiques, géographiques ; 

3. politiques. 

Le mouvement d’islamisation des sociétés est un mouvement plus identitaire que spirituel :
              progression d’une religiosité de démonstration, d’appartenance au groupe, d’affirmation identitaire, contre « les autres », les élites ;
              ferments d’une revanche aux dimensions identitaires et sociales combinées. Cela montre que l’État [dans les sociétés du Sud de la Méditerranée (NDLR)] a failli dans ses missions de renouvellement du contrat social, principalement en ce qui concerne :
              la corruption,
              la jeunesse comme « lost generation »,
              la sensation d’injustice,
              la faiblesse des services publics.


1.1 HISTORIQUE L’héritage
             […]
 L'échec des nationalismes (surtout le cas du nassérisme qui a terminé avec la défaite de la guerre de Six Jours) ainsi que la permanence des autoritarismes ont ouvert la voie à l'islamisme radical comme une alternative mythifiée à une sécularisation traumatisante dont le panarabisme à la Nasser était le parangon. Au-delà d’un profond sentiment d’unité, de la conviction d’un destin exceptionnel, les Arabo-musulmans se retrouvent dans une attitude de défense et d’affirmation de l’Islam, ultime religion révélée.
Les indépendances
             […]
               En pratique, les nouveaux États se construiront au prix d’importantes dérives : régimes populistes, autoritaires ou brutalement dictatoriaux, oligarchies rentières indifférentes à de larges fractions des populations périphériques laissées sans représentation et sans politique sociale, abandon de la jeunesse.
             […]
             Les politiques de libéralisation appliquées dans les années 80 ont eu, comme effet secondaire, celui du renforcement des élites corrompues, creusant des inégalités, alors que le modèle redistributif antérieur était bloqué. La radicalisation tient également à l’échec du panarabisme, notamment la défaite de Nasser et des pays arabes face à Israël dans la guerre des Six Jours, et à la fin de l’Union soviétique, qui redistribuent la carte de la région.
              Les sociétés arabes ont ainsi vécu la défaite du monde arabe face à Israël, l’effondrement du communisme deux décennies après, le discrédit du nationalisme laïc et du panarabisme d’un côté, du socialisme et du marxisme communiste de l’autre. Ces échecs ont créé un vide qu’est venu combler une nouvelle idéologie/utopie, l’islamisme radical, qui tente de donner un nouveau souffle à la protestation sociale et politique.
[…]
             Cela se manifeste au Nord par des replis communautaires au sein de fractions de populations issues des migrations de la région Sud de la Méditerranée, et, dans les sociétés du Sud, par une affirmation identitaire ouvertement proclamée (depuis les révolutions arabes) dans un jeu social complexe, différent selon les pays.
[…]
             La plupart des gouvernements arabes ont instrumentalisé cette poussée vers la religion, notamment pour marginaliser les mouvements progressistes, tandis que les ONG islamiques se substituaient à l’État défaillant dans les politiques sociales de proximité. Les fonds des monarchies pétrolières ont largement financé ces démarches tout en leur offrant une armature idéologique, avec le wahhabisme.
2. LE JEUNE RADICALISE : PORTRAIT ET FACTEURS DE RADICALISATION
               Des différences et une convergence principale existent entre le Nord et le Sud : Différences :
              L’islamiste radical a un ancrage culturel, historique et social beaucoup plus profond au Sud qu’au Nord. En Europe, la population de culture musulmane représente moins de 5 %.
              La radicalisation au Nord n’est pas susceptible de remettre en cause le système politique pluraliste, ni le système institutionnel et l’état de droit, même si elle peut en altérer le cours en encourageant les forces de l’extrême-droite.
                Au Sud, la radicalisation peut remettre en cause l’État et l’ensemble des régulations sociales. 

               Toujours au Sud, les jeunes des classes populaires ont eu peu d’opportunités d’enseignement et de formation et ne bénéficient pas d’un ensemble dense d’institutions tournées vers la jeunesse.
 Convergence :
              Au Nord comme au Sud, la faiblesse des perspectives d’emploi demeure un facteur commun affectant la jeunesse.
                 Au total, il y a l’émergence d’un individu incomplet, ayant acquis des libertés et des droits, mais avec un faible apprentissage de la responsabilité individuelle, de ses devoirs. Cet individu incomplet rencontre de faibles opportunités sociales, économiques, culturelles, citoyennes, des difficultés de réaliser ces capacités. Son mode de raisonnement est binaire, dépourvu de nuances.
(C'est moi qui souligne)
             […]
2.1 LA JEUNESSE
             Une large partie de la population de jeunes est donc frustrée socialement, en révolte contre l’autorité, en exigence de consommation, mais sans apprentissage des contreparties de la liberté : la responsabilité individuelle, l’autonomie de pensée, le recul critique sur soi, la compréhension de la complexité et des positions intermédiaires. Les jeunes « en mal d’être » forment ainsi une population vulnérable aux discours sans nuances, qui offrent des réponses simplistes à leur révolte confuse contre « les autres », et apportent du sens à leur vie.
             La conséquence de ces phénomènes se donne à voir principalement sous quatre formes : i) le « trabendisme » : on tient les murs et on s’adonne à des emplois illégaux, notamment le trafic en tout genre ; ii) les tentatives de départ vers l’Europe et plus largement l’Occident ou les pays arabes pétroliers ; iii) la protestation sociale (les révolutions arabes ont eu pour l’une de leur cause la révolte de la jeunesse sous-employée) ; iv) la protestation violente (djihadisme).
             […]

2.2 L’EDUCATION ET L’EMPLOI DES JEUNES
             […]
            En particulier, les méthodes d’enseignement basées sur l’absence d’esprit critique et l’apprentissage par cœur ont montré leurs limites dans la formation d’individus utilisant une façon de penser binaire, où le bien s’oppose au mal sans nuances, ni remise en question de choix qui peuvent paraître superficiellement rationnels, comme par exemple l’emploi de la violence pour que les « mauvais musulmans » se conforment à un mode de vie orthodoxe, « juste ». Les principales défaillances qualitatives du système d’éducation sont là : il manque un réel apprentissage de la responsabilité individuelle et collective, des droits et devoirs de la citoyenneté.
             Cette fausse rationalité comme l’une des raisons du passage à la violence est l’un des facteurs qui expliquent le grand nombre d’ingénieurs parmi les djihadistes. Des études estiment que 45 % des radicalisés au Moyen-Orient sont issus d’une école d’ingénieurs13.
             […]
             Le phénomène des « diplômés chômeurs » concerne une grande partie du Sud et même une partie importante de l’Europe, à moindre degré.
2.3 LES FACTEURS DE RADICALISATION
             […]
              Un manque de pensée critique, une autonomie de pensée limitée, une incapacité à percevoir et comprendre le monde complexe. Ces facteurs, constitutifs des systèmes éducatifs, signent l’émergence de l’individu mais d’un individu incomplet, d’un « quasi-individu », par l’écart croissant entre ses capacités d’expression et d’action et le faible niveau de son éducation à la responsabilité individuelle.
[…]
              La frustration sexuelle, d’une homosexualité non acceptée ou de l’absence d’une vie de couple ou conjugale idéalisée.
              Les motifs humanitaires : porter secours aux femmes et aux enfants bombardés sur les différents théâtres d’opération dans le monde arabe.
Radicalisation au Nord, radicalisation au Sud, différences et convergences
             La principale différence est que la forme majeure de radicalisation, à savoir l’islamisme radical, est un phénomène qui a un ancrage culturel, historique et social beaucoup plus profond au Sud qu’au Nord. En Europe, la population de culture musulmane représente moins de 5 % de la population alors qu’au Sud, elle forme la grande majorité. En conséquence, la radicalisation au Nord n’est pas susceptible de remettre en cause le système politique pluraliste, ni le système institutionnel et l’état de droit, même si elle peut en altérer le cours en encourageant les forces de l’extrême-droite. En revanche, au Sud, la radicalisation peut remettre en cause l’État et l’ensemble des régulations sociales. L’autoritarisme qui menace le Sud ou les formes d’État défaillant (failed State), ne présentent pas la même menace au Nord, notamment eu égard à la désintégration de l’État (Syrie, Yémen, Libye) ou la crise institutionnelle liée à l’afflux des migrants sans l’affaiblissement de l’État (Jordanie, Liban), ou encore, le néo-autoritarisme
3. PROPOSITIONS D’ACTIONS DE PREVENTION DE LA RADICALISATION
             Quelles politiques publiques face à la radicalisation ? Globalement, on peut synthétiser cette politique dans la reconstruction d’un contrat social incluant la jeunesse.
             Dans la zone méditerranéenne, la radicalisation est aujourd’hui une affaire d’État, un défi pour les sociétés civiles, une priorité de la coopération internationale.
             Schématiquement, face à la radicalisation, l’action des États procède de deux approches différentes :
              La première relève des politiques de sécurité: elle comporte la recherche, l’identification et la répression de la radicalisation d’une fraction de la jeunesse et la prévention des actions violentes. Elle relève des structures de sécurité : armée, police et services de renseignement qui agissent selon leur logique particulière. Ce sujet n’est pas le nôtre.
              La seconde approche devrait relever, dans la plupart de nos pays méditerranéens, des politiques de la jeunesse.
             Une politique de la jeunesse doit d’abord considérer les jeunes comme acteurs de la société. Aujourd’hui, un jeune est un non-acteur : une très grande partie des emplois des jeunes sont informels (dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient, hors pays du Conseil de coopération du Golfe, 65 % de la population active ne contribue pas à la sécurité sociale, les jeunes étant davantage touchés)18. Dans la communauté éducative, il est le plus souvent passif ; dans l’ordre politique et institutionnel, il est absent. Le discours public ne fait pas de place à la jeunesse, sauf récemment dans quelques constitutions post-révolutions arabes, sans effet sur la pratique politique.
Une politique de la jeunesse peut s’exprimer à plusieurs niveaux :
a. L’éducation
             […]
b. L’action contre les discriminations, les exclusions, la marginalisation de la jeunesse
[…]
c. Le soutien aux encadrants des jeunes
             […]
d. Le soutien aux organisations de jeunes
             […]
e. L’information et la culture
             […]
f. Une politique du genre
             […]
g. Une production de savoirs sur la radicalisation, conjointe entre Nord et Sud
             […]
h. Le travail avec les détenus et les djihadistes de retour
             […]
i. Renforcer la coopération internationale
             […]
             Les chantiers ne manquent pas, qui pourraient associer la jeunesse aux défis que doivent affronter l’ensemble des sociétés du Nord et du Sud de la Méditerranée. La coopération internationale pourrait faire de l’association des jeunes à la prise en compte de ces défis un critère majeur dans sa politique de soutien aux pays du Sud méditerranéen. Notamment, les moyens de la coopération internationale devraient être mobilisés dans le cadre méditerranéen pour organiser un système de programmes de mobilité type Erasmus+ (aussi bien au niveau de l’université que de l’apprentissage).

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire