(texte établi par le Centre pour l'Intégration Méditerranéenne (CMI), "...plate-forme multi-partenaires où les agences de développement, les gouvernements, les autorités locales et la société civile de la Méditerranée se réunissent pour échanger des connaissances, discuter des politiques publiques et identifier les solutions nécessaires pour relever les principaux défis auxquels sont confrontés La région méditerranéenne."
(cliquer là pour obtenir le texte complet)EXTRAITS
Le terme de « radicalisation » est apparu
avec force dans le champ politique et médiatique depuis le 11 septembre 2001
aux États-Unis puis en Europe après les attaques terroristes de 2004 (Espagne),
2005 (Royaume-Uni), 2012, 2013 et 2015 (France) et 2016 (Belgique). Les
organisations internationales utilisent aussi l’expression d’ « extrémisme
violent » (car on peut se radicaliser sans passer à la violence). Ce document
adopte la définition la plus répandue qui consiste à associer une idéologie
extrémiste à l’action violente.
L’extrémisme violent n’est pas un
phénomène nouveau ni propre à une région ou à une croyance. Mais face à
l’émergence de nouveaux groupes plus violents et de nouveaux moyens de
recrutement en Méditerranée, ce
travail s’intéresse aux origines et causes de la radicalisation au Sud et au
Nord de cette région.
1.
COMPRENDRE L’EXTREMISME VIOLENT : ORIGINES ET CAUSES
L'attitude croissante de défense et
d’affirmation de l’Islam, initiée au XIXème siècle, a été exacerbée par les
indépendances et les Révolutions arabes qui ont provoqué des évolutions
marquantes dans les sociétés du Sud de la Méditerranée :
[…]
Les causes de l’engagement dans les
filières djihadistes sont de trois types :
1. identitaires ;
2. sociales, économiques,
géographiques ;
3. politiques.
Le mouvement d’islamisation des sociétés
est un mouvement plus identitaire que spirituel :
progression d’une
religiosité de démonstration, d’appartenance au groupe, d’affirmation
identitaire, contre «
les autres », les élites ;
ferments d’une
revanche aux dimensions identitaires et sociales combinées.
Cela montre que l’État [dans les sociétés du Sud de la
Méditerranée (NDLR)] a failli dans ses missions de renouvellement du contrat
social, principalement en ce qui concerne :
la corruption,
la jeunesse comme « lost
generation »,
la sensation
d’injustice,
la faiblesse des
services publics.
1.1
HISTORIQUE L’héritage
[…]
L'échec
des nationalismes (surtout le cas du nassérisme qui a terminé avec la défaite
de la guerre de Six Jours) ainsi que la permanence des autoritarismes ont
ouvert la voie à l'islamisme radical comme une alternative mythifiée à une
sécularisation traumatisante dont le panarabisme à la Nasser était le parangon.
Au-delà d’un profond sentiment d’unité, de la conviction d’un destin
exceptionnel, les Arabo-musulmans se retrouvent dans une attitude de défense et
d’affirmation de l’Islam, ultime religion révélée.
Les
indépendances
[…]
En pratique, les nouveaux États se
construiront au prix d’importantes dérives : régimes populistes, autoritaires
ou brutalement dictatoriaux, oligarchies rentières indifférentes à de larges
fractions des populations périphériques laissées sans représentation et sans
politique sociale, abandon de la jeunesse.
[…]
Les politiques de
libéralisation appliquées dans les années 80 ont eu, comme effet secondaire,
celui du renforcement des élites corrompues, creusant des inégalités, alors que
le modèle redistributif antérieur était bloqué.
La radicalisation tient également à l’échec du
panarabisme, notamment la défaite de Nasser et des pays arabes face à Israël
dans la guerre des Six Jours, et à la fin de l’Union soviétique, qui
redistribuent la carte de la région.
Les sociétés arabes ont ainsi vécu la défaite du monde arabe face à
Israël, l’effondrement du communisme deux décennies après, le discrédit du
nationalisme laïc et du panarabisme d’un côté, du socialisme et du marxisme
communiste de l’autre. Ces échecs ont créé un vide qu’est venu combler une
nouvelle idéologie/utopie, l’islamisme radical, qui tente de donner un
nouveau souffle à la protestation sociale et politique.
[…]
Cela se manifeste au Nord par
des replis communautaires au sein de fractions de populations issues des
migrations de la région Sud de la Méditerranée, et, dans les sociétés du Sud,
par une affirmation identitaire ouvertement proclamée (depuis les révolutions
arabes) dans un jeu social complexe, différent selon les pays.
[…]
La plupart des gouvernements arabes
ont instrumentalisé cette poussée vers la religion, notamment pour marginaliser
les mouvements progressistes, tandis que les ONG islamiques se substituaient à
l’État défaillant dans les politiques sociales de proximité. Les fonds des
monarchies pétrolières ont largement financé ces démarches tout en leur offrant
une armature idéologique, avec le wahhabisme.
2. LE JEUNE RADICALISE : PORTRAIT ET FACTEURS DE
RADICALISATION
Des différences et une
convergence principale existent entre le Nord et le Sud : Différences :
L’islamiste radical a un
ancrage culturel, historique et social beaucoup plus profond au Sud qu’au Nord.
En Europe, la population de culture musulmane représente moins de 5 %.
La radicalisation au Nord
n’est pas susceptible de remettre en cause le système politique pluraliste, ni
le système institutionnel et l’état de droit, même si elle peut en altérer le
cours en encourageant les forces de l’extrême-droite.
Au Sud, la radicalisation peut remettre en cause l’État et l’ensemble des
régulations sociales.
Toujours au Sud, les jeunes des classes
populaires ont eu peu d’opportunités d’enseignement et de formation et ne
bénéficient pas d’un ensemble dense d’institutions tournées vers la jeunesse.
Convergence
:
Au Nord comme au Sud, la faiblesse des
perspectives d’emploi demeure un facteur commun affectant la jeunesse.
Au total, il y a
l’émergence d’un individu incomplet, ayant acquis des libertés et des droits,
mais avec un faible apprentissage de la responsabilité individuelle, de ses
devoirs. Cet individu incomplet rencontre de faibles opportunités sociales,
économiques, culturelles, citoyennes, des difficultés de réaliser ces
capacités. Son mode de raisonnement est binaire, dépourvu de nuances.
(C'est moi qui souligne)
(C'est moi qui souligne)
[…]
2.1
LA JEUNESSE
Une
large partie de la population de jeunes est donc frustrée socialement, en
révolte contre l’autorité, en exigence de consommation, mais sans
apprentissage des contreparties de la liberté : la responsabilité individuelle, l’autonomie de pensée, le recul
critique sur soi, la compréhension de la complexité et des positions
intermédiaires. Les jeunes « en mal d’être » forment ainsi une population
vulnérable aux discours sans nuances, qui offrent des réponses simplistes à
leur révolte confuse contre « les autres », et apportent du sens à leur vie.
La conséquence de ces phénomènes se donne
à voir principalement sous quatre formes : i) le « trabendisme » : on tient les
murs et on s’adonne à des emplois illégaux, notamment le trafic en tout genre ;
ii) les tentatives de départ vers l’Europe et plus largement l’Occident ou les
pays arabes pétroliers ; iii) la protestation sociale (les révolutions arabes
ont eu pour l’une de leur cause la révolte de la jeunesse sous-employée) ; iv)
la protestation violente (djihadisme).
[…]
2.2
L’EDUCATION ET L’EMPLOI DES JEUNES
[…]
En particulier, les méthodes
d’enseignement basées sur l’absence d’esprit critique et l’apprentissage par
cœur ont montré leurs limites dans la formation d’individus utilisant une façon
de penser binaire, où le bien s’oppose au mal sans nuances, ni remise en
question de choix qui peuvent paraître superficiellement rationnels, comme par
exemple l’emploi de la violence pour que les « mauvais musulmans » se
conforment à un mode de vie orthodoxe, « juste ». Les principales défaillances
qualitatives du système d’éducation sont là : il manque un réel apprentissage
de la responsabilité individuelle et collective, des droits et devoirs de la
citoyenneté.
Cette
fausse rationalité comme l’une des raisons du passage à la violence est l’un
des facteurs qui expliquent le grand nombre d’ingénieurs parmi les djihadistes.
Des études estiment que 45 % des radicalisés au Moyen-Orient sont issus d’une
école d’ingénieurs13.
[…]
Le phénomène des « diplômés chômeurs »
concerne une grande partie du Sud et même une partie importante de l’Europe, à
moindre degré.
2.3
LES FACTEURS DE RADICALISATION
[…]
[…]
Un manque de pensée
critique, une autonomie de pensée limitée, une incapacité à percevoir et
comprendre le monde complexe. Ces facteurs, constitutifs des systèmes
éducatifs, signent l’émergence de l’individu mais d’un individu incomplet,
d’un « quasi-individu », par l’écart croissant entre ses capacités d’expression
et d’action et le faible niveau de son éducation à la responsabilité
individuelle.
[…]
La frustration
sexuelle,
d’une homosexualité non acceptée ou de l’absence d’une vie de couple ou
conjugale idéalisée.
Les motifs
humanitaires : porter secours aux femmes et aux enfants bombardés sur les différents
théâtres d’opération dans le monde arabe.
Radicalisation au Nord, radicalisation
au Sud, différences et convergences
La principale différence est que la forme
majeure de radicalisation, à savoir l’islamisme radical, est un phénomène qui a
un ancrage culturel, historique et social beaucoup plus profond au Sud qu’au
Nord. En Europe, la population de culture musulmane représente moins de 5 % de
la population alors qu’au Sud, elle forme la grande majorité. En conséquence,
la radicalisation au Nord n’est pas susceptible de remettre en cause le système
politique pluraliste, ni le système institutionnel et l’état de droit, même si
elle peut en altérer le cours en encourageant les forces de l’extrême-droite.
En revanche, au Sud, la radicalisation peut remettre en cause l’État et
l’ensemble des régulations sociales. L’autoritarisme qui menace le Sud ou les
formes d’État défaillant (failed State), ne présentent pas la même
menace au Nord, notamment eu égard à la désintégration de l’État (Syrie, Yémen,
Libye) ou la crise institutionnelle liée à l’afflux des migrants sans
l’affaiblissement de l’État (Jordanie, Liban), ou encore, le néo-autoritarisme
3. PROPOSITIONS D’ACTIONS DE PREVENTION
DE LA RADICALISATION
Quelles politiques publiques face à la
radicalisation ? Globalement, on peut synthétiser cette politique dans la
reconstruction d’un contrat social incluant la jeunesse.
Dans la zone méditerranéenne, la
radicalisation est aujourd’hui une affaire d’État, un défi pour les sociétés
civiles, une priorité de la coopération internationale.
Schématiquement, face à la
radicalisation, l’action des États procède de deux approches différentes :
La première relève des
politiques de sécurité: elle comporte la recherche, l’identification et
la répression de la radicalisation d’une fraction de la jeunesse et la
prévention des actions violentes. Elle relève des structures de sécurité :
armée, police et services de renseignement qui agissent selon leur logique
particulière. Ce sujet n’est pas le nôtre.
La seconde approche
devrait relever, dans la plupart de nos pays méditerranéens, des politiques
de la jeunesse.
Une politique de la jeunesse doit d’abord
considérer les jeunes comme acteurs de la société. Aujourd’hui,
un jeune est un non-acteur : une très grande partie des emplois des jeunes sont
informels (dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient, hors pays du Conseil
de coopération du Golfe, 65 % de la population active ne contribue pas à la
sécurité sociale, les jeunes étant davantage touchés)18. Dans la communauté
éducative, il est le plus souvent passif ; dans l’ordre politique et
institutionnel, il est absent. Le discours public ne fait pas de place à la
jeunesse, sauf récemment dans quelques constitutions post-révolutions arabes,
sans effet sur la pratique politique.
Une politique de la jeunesse peut
s’exprimer à plusieurs niveaux :
a.
L’éducation
[…]
b. L’action contre les
discriminations, les exclusions, la marginalisation de la jeunesse
[…]
c.
Le soutien aux encadrants des jeunes
[…]
d.
Le soutien aux organisations de jeunes
[…]
e.
L’information et la culture
[…]
f.
Une politique du genre
[…]
g.
Une production de savoirs sur la radicalisation, conjointe entre Nord et Sud
[…]
h.
Le travail avec les détenus et les djihadistes de retour
[…]
i.
Renforcer la coopération internationale
[…]
Les chantiers ne manquent pas, qui
pourraient associer la jeunesse aux défis que doivent affronter l’ensemble des
sociétés du Nord et du Sud de la Méditerranée. La coopération internationale
pourrait faire de l’association des jeunes à la prise en compte de ces défis
un critère majeur dans sa politique de soutien aux pays du Sud
méditerranéen. Notamment, les moyens de la coopération internationale devraient
être mobilisés dans le cadre méditerranéen pour organiser un système de
programmes de mobilité type Erasmus+ (aussi bien au niveau de l’université que
de l’apprentissage).
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